« Obligée de mordre »

« L’histoire de Charly commence par un coup de téléphone. Celui d’Isild.
Elle me dit qu’elle a l’intention de réaliser un film avec son frère Kolia en tant qu’acteur et que dans l’histoire, il rencontrerait
un personnage en Bretagne.Elle me demande si cela m’intéresserait de jouer ce personnage et je dis oui tout de suite
Bien sûr que oui, travailler avec Isild, quelle aventure excitante !
On en reste là, les mois passent.
Un jour, j’ai en second coup de téléphone, Isild me demande si je suis libre en août et souhaite que je passe chez elle
pour me donner le scénario. J’y vais, ravie et je lis les 36 pages manuscrites. Je me rends compte que le personnage est
beaucoup plus important que je pensais. Je m’étais imaginé quelques phrases et je me retrouve avec des monologues.
Isild m’en dit un peu plus, j’apprends que cette jeune femme est une prostituée, qu’elle vit dans une caravane.
Je n’en reviens pas. J’ai peur de ce qui m’attend.
Travailler avec Isild, c’est l’ombre et la lumière. Elle nous plonge dans l’obscurité et de temps en temps, brièvement,
allume une lampe. On en ressort ébloui et aveugle. Une semaine avant le tournage, j’apprends que le personnage que je joue
s’appelle Charly et que c’est le titre du film. Je sens ce poids qu’elle met sur mes épaules. Comme un cadeau.
Tout le reste n’est qu’agitation, brouillard, joie et furie.
Avec Joseph, l’assistant, nous partons de nuit dans une voiture surchargée, le moteur fait un drôle de bruit.
Dans une camionnette où le reste de l’équipe est entassée, Isild commence à tourner pendant le trajet.
Nous arrivons sur place, épuisés, nous installons les tentes avec le jour qui se lève. Quand je repense au tournage
je retiens le jour qui se lève. Je dors un peu. Lorsque je me réveille, je me mets en costume
dans ma tente et je me maquille : ce sera désormais un rituel.
On commence à tourner. S’ensuivent pour moi deux jours d’inquiétude proches de la panique. Je ne sais rien du personnage
à part son nom et son statut social. Je ne comprends pas. Je ne sais plus jouer, je ne sais pas ce que veut Isild. On cherche.
Elle me dit pendant ces deux jours : « Ne joue pas inquiète ». Je suis morte de trouille.
Le troisième jour, j’arrive enfin à apercevoir quelque chose. Isild rit. Soulagée, je me lâche. Il me semble que Charly apparaît.
Elle n’est pas du tout comme on s’y attendait. Pour moi, le tournage commence véritablement.
Pour la première fois, je n’ai pas l’impression de jouer, Isild ne veut pas que je joue, pourtant je ne suis pas Charly, ce n’est pas moi.
C’est plutôt moi dans une autre vie, un autre moi si j’étais prostituée, obligée de me replier à l’intérieur, obligée de mordre.
Avec Kolia, on essaie de se sortir mutuellement la tête de l’eau. C’est violent, je dois le frapper, je dois être dure.
Avec Isild, je partage un moment de complicité d’une rare puissance. Unique. Je ne sais pas si je pourrais revivre cela un jour.
Elle me regarde jouer, elle me filme, elle réfléchit, elle ne me donne pas d’indications de jeu, mais de situation : « Fais ci, fais ça, dit ça ».
Je suis une marionnette dont elle tient les fils. Je me cogne aux murs de la caravane.
On tourne quand on veut, de jour, de nuit, tout le temps.
A l’heure actuelle, j’ai presque tout oublié. J’ai l’impression d’avoir été somnambule ou hypnotisée.
Je me rappelle un vague souvenir, tout au fond de ma mémoire.
Je me suis mise en veille et j’ai laissé Isild me diriger. »

Julie-Marie Parmentier.