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Comment est né Charly ?
Je tournais Backstage d’Emmanuelle Bercot quand mon petit frère Kolia est venu me voir. Il était en train de passer de l’adolescence à l’âge adulte, et j’ai senti que c’était ce moment-là qu’il fallait attraper dans un film. Il y avait en lui quelque chose à prendre. Kolia est le moteur du film. Nous avons toujours eu un rapport très proche, un lien fort. Je me suis beaucoup occupée de lui. Je savais qu’on pouvait aller ensemble quelque part. Mais je devais aussi le bousculer pour pouvoir attraper cette chose en lui. Et je devais surtout aller vite, sinon ça allait partir. Il voulait être acteur et je voulais le mettre devant son envie, le confronter à quelque chose de dur, pour que ça devienne, ou non, un désir. Si j’attendais un an, c’était foutu. J’ai imaginé l’histoire d’un jeune garçon vivant dans une famille d’accueil qui décide de fuguer, vit sa première histoire d’amour, veut absolument voir la mer, puis revient dans sa famille d’accueil. Le garçon partait puis revenait. Entre-temps, il avait découvert ces choses, autrefois magiques, aujourd’hui banales, comme la mer. Je désirais retrouver l’authenticité de cela et des sentiments qui vont avec. Ce garçon est donc devenu soudain mon frère.

Vous avez fait alliance autour de quelle idée ?
Ne pas avoir de chez soi, c’était l’idée. Personne n’est installé, on ne s’installe pas. Il y a un personnage et tout pèse sur son être, sur rien d’autre.

Quelle est cette fille qu’il rencontre ?
Au début, le personnage féminin était beaucoup moins important. Cette fille n’existait pas vraiment, j’en avais juste une vision rapide : un corps blanc, une rousse, une scène d’amour. J’ai proposé ce rôle à Julie-Marie Parmentier qui l’a accepté. On se connaît bien. Je l’ai rencontrée il y a six ans sur un tournage, Le Choix d’Elodie d’Emmanuelle Bercot. J’avais 16 ans, elle en avait 17. A une époque, temporairement elle s’est installée chez moi. C’est sa peau très blanche et ses cheveux roux qui m’ont inspirée. Cela allait bien avec le brun de mon frère, et le côté animal sauvage de cette rencontre me plaisait. Julie-Marie me fascine assez, avec son côté complètement décalé. Comme s’il y avait de la pierre en elle. Elle est dure, très forte, on sent la pierre qui affleure. Et quoi qu’elle fasse, il y a un fond. Avec une grande volonté : elle a toujours tout fait toute seule, ses études par exemple, des études de droit, d’anglais. Elle tapait les dialogues sur son ordinateur au fur et à mesure que je les écrivais. Je voulais qu’elle sache ses dialogues par coeur longtemps avant pour qu’elle en soit très imprégnée : elle devenait le personnage, mais plus que ça. J’ai donc refait le film autour d’elle, et de sa rencontre avec Kolia. Elle est devenue aussi importante que lui : une prostituée qui vit dans une caravane et qui l’accueille là, le dresse, l’initie, mais qu’il finit par quitter. Un passage dans sa vie.

Julie-Marie Parmentier vous a beaucoup apporté …
C’était la première fois que je dirigeais une «vraie» actrice. Elle s’est beaucoup investie et a porté le film avec moi. En la dirigeant, je dirigeais aussi, indirectement mais nécessairement, mon petit frère.

Dans ce film, il y a aussi une partie de votre famille …
Kolia Litscher, mon petit frère, et Jowan Le Besco, mon autre frère qui fait des documentaires [Yapo, montré récemment au Festival Cinéma du Réel à Beaubourg] et est aussi l’opérateur de mes films. Ils savent d’instinct ce que je veux.

Vous faites tout avec une grande vitesse …
Tout ce que je touche prend de l’énergie et de la vitesse. Surtout : éviter l’ennui. Deux mois de tournage, ça m’exaspère parfois comme actrice, et je ne pourrais jamais comme réalisatrice. Deux jours pour peindre un tableau, non plus. Discuter deux heures, non merci. J’ai un rapport direct au temps. Je peux aussi dissocier le temps de son utilité, de sa vitesse. Partir trois semaines, marcher, voyager, nager. Mais sinon, chez moi, l’élan est immédiat ou n’a pas lieu. C’est une impulsion. J’aime la phrase de Cocteau : « On est l’objet de son élan … » Une des choses les plus importantes pour moi est la parole donnée, aux autres ou a soi-même.

Pour tourner Charly, vous avez procédé de cette manière ?
Pour qu’il passe de l’énergie dans le temps très court du tournage, il faut que tout soit extrêmement préparé, quitte à s’en échapper au dernier moment. Je repère les lieux, je choisis les objets, les vêtements. Par exemple, sur Charly, c’est la caravane de mes grands-parents, installée à La Guilloterie, à côté de Nantes, près de laquelle je passais mes vacances quand j’étais petite fille. On a fait un grand ménage, mais on ne l’a pas déplacée. Et je répète assez précisément avec les acteurs. Tout est donc préparé, mais tout est possible. On change souvent le plan de tournage. Car, une fois sur les lieux, les choses doivent être là, tout de suite, ou pas. Mon idée, c’est que la vie, le film et le tournage se confondent dans une seule énergie, comme une coulée d’existence pure. Et mon frère Jowan filme tout, tout le temps. Il n’arrête jamais la caméra. On dormait ensemble, dans des tentes ou à la belle étoile, à côté de la caravane. J’ai fait Demi-Tarif en dix jours, Charly en quinze. Ça suffit amplement. L’urgence fait partie du projet. C’est ma vérité, celle des acteurs, celle du film, celle du temps.

Dans Charly, le sujet c’est la vitesse ?
La peur et l’envie de grandir, en même temps, terribles.

Que disiez-vous à vos deux acteurs?
«Joue pas ! Joue pas !» C’est quand on ne joue pas qu’il y a une forme de révélation. Ça obligeait ces deux acteurs, qui sont plutôt dans le secret, dans la retenue, à montrer tout d’un coup ce qui est souvent recouvert par des habitudes, des manières, des attitudes sociales, des gestes artificiels. Quand on remet sa mèche de cheveux, c’est comme une roue de secours. Si on enlève ce réflexe, on peut voir la personne mise à nu. Mais les acteurs étaient souvent assez perturbés.

Vous êtes actrice : vous n’avez pas pensé à un moment jouer dans Charly ?
Le projet était pour mon frère. Et je n’ai pas pensé une seconde sur le tournage que j’étais actrice ou que j’aurais pu jouer ce rôle. En l’écrivant par contre, avant que Julie-Marie ne soit complètement impliquée dans le film, je me suis quand même dit que si ce n’était pas mon frère qui jouait ce rôle, j’aurais fait la fille. «La pute».

La vie de cette jeune femme est très dure …
Tellement dure que c’est grâcieux. Mais chacun vit sa vie. Et pour elle, c’est une bonne vie. C’est un éloge du dénuement, de la pauvreté, donc de l’organisation et de la rigueur que cela suppose pour vivre comme ça. Cette vie lui va très bien. Sans porter de jugement sur la société, je trouve que c’est plutôt ça la vie actuelle pour la plupart des gens. Cette fille s’est fermée au monde tel qu’il peut exister sans elle, complètement verrouillée. Son ambition est de survivre, pas d’aller plus loin. Elle n’est donc pas du tout malheureuse. Elle a mis au point une méthode de vie, sans place pour gémir, geindre, se plaindre. Pas de vague à l’âme ni de malheur. Que du concret, des objets, des places, des choses bien ou mal rangées. Sa vie prend toute la place dans sa vie …

Elle n’a pas de malheur, mais pas de rêve non plus …
Pas d’art, c’est inutile, c’est gratuit. Sa discipline de vie va contre le loisir et l’art. L’art, de toute façon, est surtout devenu l’occasion d’une plainte et d’une pose permanente. Il y a beaucoup de moi dans ce personnage, c’est certain. J’admire assez les gens très concrets, ceux qui, comme cette fille, ont tous les objets en tête dans leur maison. Elle possède cette discipline : «Chaque chose à sa place», dit-elle constamment.

Le garçon est plus intérieur, moins discipliné …
Soit on se dit que c’est un rêveur, soit que c’est un légume total. On ne sait pas, le plus souvent. Et j’ai voulu cette indétermination. Il est traversé par des vagues de pensées, mi-humaines, mi-végétales. C’est une plante, un poids. Il est fascinant, vraiment entièrement dans le «joue pas ! joue pas ! « que je lui hurlais tout le temps aux oreilles. Il casse la technique de l’acteur, casse la psychologie. Ce n’est pas du tout un acteur, et sa manière d’être dans le film est assez ingrate. Avec lui, il n’y a pas d’échappatoire.

Comme s’il n’était pas tout à fait fini …
La mer, peut-être, va l’achever. Alors que la fille est absolument finie. Elle ne bougera plus. Pour lui, c’est au contraire un premier geste volontaire dans une vie qui peut commencer. Il a décidé de ne pas pousser sur place, et s’en va voir la mer, part vers le paysage de carte postale qu’il a avec lui. C’est une façon de prendre le mouvement. La vie concrète du garçon va pouvoir commencer.

Vous refusez aussi la séduction, la sensualité.
Je voulais que la beauté vienne d’ailleurs. Pas de leur personne directement. Une beauté qui viendrait comme on joue à pile ou face. Je voulais que la scène de sexe soit assez violente, qu’elle défie la sensualité. La première fois, pour le garçon, ça ne pouvait pas être sensuel : c’est utilitaire, concret. Strictement : ça marche ou pas. Et pour elle, qui est prostituée, le sexe n’a aucune séduction. Elle a son uniforme de pute qu’elle enfile tous les matins sans aucune sensualité. J’ai filmé ça comme deux personnes seules qui se trouvent. C’est une forme de mode de vie : concrètement, ça s’emboîte. Ils vivent comme ça ensemble, durant quelques jours : ils s’emboîtent. Pas d’attendrissement : la tendresse peut être rude. Mais ils se font du bien. De ça, j’en suis certaine.

" Comme une coulée d'existence pure "

Entretien avec Isild Le Besco