










Mi Lay, 1968. Le petit village vietnamien est attaqué par l’armée américaine, rasé. Les habitants sont impitoyablement massacrés. Femmes, enfants, vieillards font partie du nombre. Les nouvelles et les images de cet événement parvinrent aux Etats-Unis, et provoquèrent l’indignation d’une grande partie de la population, tout comme les tortures d’Abu Ghraïb firent honte à l’armée américaine en 2003. Ralph Nelson, déjà auteur d’un western ambigu et controversé, Duel dans la Vallée du Diable, d’une grande violence, qui mettait en scène les faux-semblants idéologiques et leurs tristes rencontres avec la réalité, frappe plus fort encore quelques années plus tard avec ce film, directement influencé par les événements de Mi Lay.
Totalement en phase avec son époque, Soldat Bleu ne fait preuve d’aucune pudibonderie, qu’il s’agisse de la belle Candice Bergen, déshabillée peu à peu par les ronces du chemin, ou des mutilations perpétrées par les soldats américains lors du massacre final. Les morts voient leur sang jaillir des plaies, les impacts de balle couvrent les visages, et les cadavres ne restent pas intacts après des jours au soleil. Ce bras d’honneur aux conventions hollywoodiennes et au code Hays agonisant est la métonymie du propos de l’auteur. Devant les événements qu’il choisit de conter, impossible de se voiler la face. Un siècle après l’action qu’il filme, mais quelques années seulement après leur répétition, Ralph Nelson gifle l’apathie de “ l’arrière”, cet “arrière” toujours prêt à se contenter des versions officielles, et sourd aux voix qui prêchent la paix.
Une bonne vingtaine d’années avant Kevin Costner et son Danse avec les Loups, l’auteur met en scène le parcours d’un soldat incrédule devant les signes qui s’amoncellent. Il est initié, comme dans son lointain successeur, par une femme, blanche devenue indienne, femme atypique, consciente de l’impossibilité pour elle de devenir véritablement indienne, mais incapable d’accepter pour autant l’hypocrisie ou l’aveuglement du mode de vie des Blancs. Prise dans le no man’s land, elle ne peut que passer d’une ligne à l’autre, ou se contenter d’assister aux événements sans pouvoir influer sur eux. Pas plus les Indiens, encore confiants dans la bannière américaine et le drapeau blanc, que les soldats, suppliés pour leur part par Gent, n’acceptent de modifier le cours de cette petite parcelle de l’histoire, et s’acheminent vers un massacre gratuit.
Ce massacre est d’autant plus insoutenable qu’il survient peu après le retour des survivants à la civilisation, après que l’essentiel du film s’est déroulé dans une ambiance de quasi-comédie : les péripéties qui marquent le parcours de Christa et Honus sont soulignés par des disputes, des réconciliations, des tirades injurieuses ou des épisodes loufoques. Passant de la naïveté à la compréhension progressive du milieu naturel dans lequel il évolue, et de plus en plus à même de comprendre ces Indiens qu’il combat, Honus Gent perçoit que les idées qu’il a défendues jusque-là ne sont que des mots. Quant à Christa, sa découverte d’un Blanc moins corrompu et pitoyable que son fiancé ou ceux qui l’ont traitée comme un objet, elle a la fugitive vision d’un futur possible au sein du monde dont elle vient. Mais cela n’a qu’un temps, la foule apparaissant comme une assassine de masse.
Pourquoi ? demande Gent au Colonel Iverson, qui vient d’abattre froidement une petite fille qu’un de ses soldats avait amputée d’une jambe. La question traverse le film, et les réponses sont toujours fausses. Pourquoi les Cheyennes attaquent-ils le convoi au début du film ? Ancien époux de Christa, Loup Tacheté ne cherche pas à la récupérer lorsqu’il a la surprise de la trouver dedans. Contrairement aux idées reçues des soldats, les Cheyennes en ont bien après l’or de la paie des soldats. Sont-ils devenus de simples brigands, l’homme blanc les a-t-ils pervertis jusque là ? Pas le moins du monde. Christa l’expliquera à Gent lorsque ce dernier découvre le trafic d’armes en cours : les Cheyennes attaquent les convois pour acheter des armes. Pourquoi, encore ? Pour se défendre de l’homme blanc. Pourquoi, toujours ? Loup Tacheté lui-même ne souhaite-t-il pas la négociation, comme le chef du convoi qu’il a massacré au début du film, confiant dans les promesses faites par les Blancs ? Pourquoi Iverson attaque-t-il ce village ? Pour venger l’attaque du convoi ? Ou pour, comme il le dit lui-même dans son discours de remerciements à ses troupes, pour que ce coin d’Amérique soit un peu plus habitable ?
“ C’est mon pays, soldat “Bleu”...” chante Buffy Sainte-Marie au commencement du film. tout comme il l’avait laissé voir dans Duel dans la Vallée du Diable, Ralph Nelson n’hésite pas à remettre en question l’intégralité des mythes fondateurs de l’Amérique, ainsi que celle des colonisateurs en général. Ce propos, mis en images alors que John Wayne achevait de devenir une caricature, a de quoi surprendre à l’époque. Toutefois, la tentation de railler une fois de plus les Américains ne résiste pas longtemps, en effet, à un examen de conscience historique de la part du spectateur européen. Presque contemporaine de la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie comporte son lot d’ambiguïtés insoutenables. La bannière américaine, surmontée du drapeau blanc, est piétinée par les chevaux du 11° détachement de cavalerie, en route pour le massacre. Faut-il y voir un plan symbolique de l’engagement pacifiste du cinéaste, évitant lui-même ainsi de brûler un drapeau, ou le désespoir de voir que les valeurs, une fois confrontées aux réalités de la politique, n’ont pas plus de valeur que le tissu sur lequel elles sont cousues.
Western brutal, Soldat Bleu est proche du pessimisme violent du Jeremiah Johnson de Sydney Pollack auquel le rythme et le long épisode central en pleine nature fait immanquablement penser. Rousseauiste également, et de la même façon, il fait regretter que les deux amants aient quitté leur caverne, pour retourner dans le monde des hommes. La violence des dernières séquences, aussi graphiques que les œuvres de Lucio Fulci, aussi brute que dans les films de Sam Packinpah, et empreintes de la folie qui animera l’ensemble d’Apocalypse Now, ose dépasser le cadre de la querelle d’historiens pour jeter au visage du public ses propres angoisses face à la barbarie. Les soldats, massacrant en riant, violant en chantant et torturant en imitant les cris de guerre indiens, achèvent en défilant à la suite du colonel Iverson en brandissant des trophées, membres coupés, têtes au bout de lances, scalps. A réinstaller parmi les œuvres majeures du genre, Soldat Bleu offre ainsi une nouvelle réflexion sur les origines, non seulement des Etats-Unis, mais de toutes les autres nations.
Remarque: le titre est souvent mal interprété. Le titre original semble désigner la couleur bleue du soldat, et non pas le soldat lui-même, de par l’ordre des mots (Soldier Blue et non Blue Soldier). Toutefois, appelé ainsi pendant tout le film par sa belle compagne, Gent s’avère un “bleu”, au sens français de “nouveau”, “inexpérimenté”, ce qu’il semble en effet en comparaison de l’expérience et des connaissance de Christa.
Raphaël Villatte.
