Gustavo Alatriste, séduisant homme d’affaires mexicain, ne connaissait rien au cinéma mais voulait se lancer dans l’aventure de la production. Il sollicite la collaboration de Luis Buñuel. Celui-ci accepte et lui soumet le scénario de Viridiana. Lorsque Buñuel apprend que le film doit se tourner en Espagne, en coproduction, il y met une condition : il exige que sa collaboration avec les milieux cinématographiques espagnols se fasse avec la société de Bardem, que l’on sait opposé au régime franquiste. Le tournage de Viridiana s’achève au printemps 1961. Les éléments d’un premier montage sont présentés à la censure espagnole avant les travaux définitifs de sonorisation et de mixage. Luis Buñuel, est invité à Cannes pour la compétition de 1961. Il accepte d’y présenter son film le mercredi 17 mai, veille du palmarès. Le directeur général du cinéma espagnol José Munoz Fontan est présent au Festival et laisse entendre aux journalistes que Viridiana, dont le découpage avait été autorisé par la censure, représente officiellement l’Espagne.
Le jeudi 18 mai, le jury, présidé par Jean Giono, accorde la palme d’or à Viridiana, partagée avec Une aussi longue absence d’Henri Colpi. En l’absence de Luis Buñuel, José Munoz Fontan monte sur la scène, tout rayonnant d’euphorie patriotique, pour recevoir le trophée. Mais le palmarès ne plaît guère à la hiérarchie catholique, ulcérée de voir réunis au palmarès Viridiana et Mère Jeanne des anges de Jerzy Kawalerowicz, honoré d’un prix spécial. Deux jours plus tard, l’Osservatore Romano, organe du Vatican, se déchaînait : « Pour la première fois dans l’histoire des Festivals internationaux, une suite de représentations blasphématoires est venue s’ajouter aux habituelles exhibitions d’impudeur... » C’est le scandale. Dès son retour à Madrid, l’infortuné José Munoz Fontan est aussitôt révoqué. La censure interdit toute allusion à Viridiana. Une fois de plus, la dictature et l’église, si souvent réunies dans les scénarios de Luis Buñuel, prouvaient qu’elles faisaient excellent ménage.
De sombres pressions diplomatiques retardent la sortie du film en France, alors que Viridiana connaît un grand succès en Belgique, en Grande-Bretagne et aux USA. Mais le pouvoir gaulliste ne peut rien lorsque le Mexique, en tant que coproducteur, donne l’autorisation de diffusion. La Palme d’or du 18 mai 1961 aura attendu mars 1962 pour être montrée sur les écrans français.