Tous les thèmes, les obsessions, les images-clés de Buñuel, toute sa révolte d’homme et d’artiste espagnol s’organisent, éclatent dans Viridiana, son film le plus achevé. C’est aussi, le film anthologique qui lui permet de se mesurer avec lui-même, de prendre une distance par rapport à son œuvre. Avec Viridiana, l’Espagne a enfanté l’œuvre la plus orgiaque, la plus blasphématoire, la plus destructrice de tout son cinéma, en laissant percer le cri terrifiant de Buñuel-Viridiana. Un saccage, un séisme, une révolution... Frénésie de démolition dans la séquence de l’angélus, humour au vitriol dans la reconstitution de la Cène, goût sadique de la cruauté (les viols), de la dérision (l’achat du chien), fétichismes (le soulier blanc, la corde à sauter, les cuisses de la vierge), liberté sexuelle, érotisme, soif incommensurable de pureté et d’amour... Buñuel, traite au T.N.T. la religion, la charité, la hiérarchie sociale, les rapports politiques, l’amour... Parce que le monde, et particulièrement l’Espagne d’alors, a besoin de se libérer, de s’exprimer, d’aimer.
Dans le moindre détail (les plumes de la colombe assassinée, le lait dans l’étable, le crucifix qui est un couteau à cran d’arrêt, la couronne d’épines qui brûle...), se reconnaît la persistance d’un propos que Buñuel développe depuis toujours. Jamais encore Il n’était parvenu à ce niveau de maturité, de lucidité, de corrosion. Dans Nazarin même, la parabole avait permis aux gens de mauvaise foi des interprétations équivoques. Avec Viridiana, coup de grâce, les faux-semblants, les rires jaunes ne sont plus possibles. Les ennemis de Buñuel depuis L’Age d’Or vont au tapis, irrémédiablement. Ainsi trente années d’exil et de précautions de langage se trouvent-elles vengées par cette éblouissante accusation ...
La condamnation de la société espagnole contemporaine ne pouvait se proférer autrement qu’en termes démentiels. Le défoulement brutal de la classe opprimée, divisée par les soins de la classe qui règne, son attitude nouvelle en face de l’Eglise, instrument de domination et du pouvoir apparaissent, non pas comme une prémonition, comme une prophétie poétique, mais comme le reflet des forces actuellement en présence dans l’Espagne de 1961. D’ailleurs, que pareil constat soit né sous le règne de Franco, qu’il ait pu venir jusqu’à nous, donne l’éveil sur l’évolution qui se produit au sein de structures sociales de bouleversement. S’il est impossible visuellement de ne pas se référer à Goya, Bosch, Picasso, il faut également replacer Buñuel comme le seul cinéaste surréaliste qui ait jamais existé. Sa conscience révolutionnaire, protégée depuis toujours par l’urgence de ce qui doit s’accomplir au sein d’une société abandonnée, lui dicte son œuvre de salut public qui a de la tempête, la folie et la fécondité.